IDENTIFIER L'ESPACE ARCHITECTURAL 2

PROFANISATION CAPITALISTE

 

Rite religieux et rite capitaliste

La religion est constituée de croyance, de culte et de communauté (Durkheim. p. 16). On pense que certains buts religieux sont réalisés par les rites culturels des communautés. Par le rite culturel, les humains s’approchent du sacré. Pendant le rite, ils quittent leur vie quotidienne et restent dans un espace-temps exaltant où le sacré se manifeste. Selon Eliade, l'homogénéité de l'espace quotidien est rompue en raison de la spécificité du domaine rituel (p. 25). Dans cet espace brisé, les hommes peuvent s'approcher du sacré. Le rite rompt également l'homogénéité temporelle (p. 63). Le temps sacré est un moment où des événements sacrés tels que la création divine ou la manifestation divine se reproduisent.

Walter Benjamin considère le capitalisme comme un phénomène religieux. Pour lui, le capitalisme est un développement parasitaire du christianisme. Cependant on ne trouve pas une croyance au sacré dans cette religion. Le capitalisme est une religion de rites extrêmes et absolus. C’est la religion « de la célébration d’un culte sans jour ouvrable et de culte culpabilisant » (Benjamin. p. 35). Benjamin remarque, dans le capitalisme en tant que religion de culte, une absence du sacré: « Une monstrueuse conscience coupable qui ignore la rédemption se transforme en culte, non pas pour expier sa faute, mais pour la rendre universelle … et pour finir par prendre Dieu lui-même dans la faute… Dieu n’est pas mort, mais il a été incorporé dans le destin de l’homme » (Benjamin. p. 35).

Le capitalisme sans le sacré est la religion profanisée. Le capitalisme produit efficacement et effectivement l’improfanable et anéantit la volonté de profanation en capturant, disposant et intervertissant les moyens purs.

Le capitalisme en tant que religion est dérivé du christianisme (Benjamin. p. 36) en particulier du protestantisme. Benjamin explique la profanisation capitaliste sous l’angle du salut par l’expiation qui est le but religieux du christianisme. Pour atteindre leur but, les chrétiens exécutent des rites chrétiens. Le processus de profanisation du couple « salut-rite » est le suivant: le dispositif de capture capitaliste capte le rite culturel; ce moyen capturé est disposé dans une sphère distincte qui s’appelle la généralisation ou l’universalisation de la divinité. Cette généralisation universelle est principalement liée à la théologie et à l'éthique du protestantisme, tel que le sacerdoce universel, la théophanie dans la vie quotidienne chrétienne le travail comme la pratique de la vie protestante, la divinité coexistant dans la conscience, etc. Max Weber voyait cet esprit protestant qui allie travail et croyance, la vocation, comme la semence du capitalisme moderne (p. 45). La combinaison du protestantisme et du capitalisme a permis d'unir travail et rite culturel. Cette unité a rendu possible un rite permanent du capitalisme. Maintenant, il n'y a aucune distinction entre l’espace-temps sacré et le monde quotidien. À savoir, le rite religieux s'approchant du divin perd son sens, et il ne reste que la pratique rituelle dans la vie quotidienne, c’est-à-dire, le travail en tant que vocation. Voici, c'est le capitalisme en tant que religion rituelle extrême et absolue. Dans le capitalisme, le salut par l'expiation n'a plus de sens. Le christianisme pleure la mort du Fils de Dieu. Cette religion rend les gens coupables de sa mort et i demandent le rite d’expiation. Dans le capitalisme en tant que religion, d'autre part, puisque Dieu était incorporé dans le destin humain, l'homme n'a pas besoin d’être coupable de sa mort. Tout comme l'expiation et le salut ont perdu leur sens, les sentiments de péché et de culpabilité sont également insignifiants.

 

La profanisation capitaliste

La profanisation capitaliste produit l’improfanable, impossibilité absolue d’un usage. Selon Agamben, la séparation est l’agent principal de cette production: « Nous pourrons dire ainsi que le capitalisme, en poussant à l’extrême une tendance déjà présente dans le christianisme, généralise et absolutise en tout la structure de séparation qui définit la religion. Là où le sacrifice marquait le passage du profane au sacré et du sacré au profane, on trouve désormais un procès incessant de séparation unique et multiforme, qui investit chaque chose, chaque lieu, chaque activité humaine pour la séparer d’elle-même et qui emporte avec indifférence la césure sacré/profane, divin/humain. » (Agamben. paragr. 15). Agamben n’emploie pas le terme technique de « profanisation ». Cependant sa profanation absolue équivaut exactement à la profanisation.

La distinction entre sacré et profane est rendue possible par la séparation en l’isolant du sacré. La séparation est un moyen de distinction « sacré/profane ». Par la séparation, le sacré peut exister dans le monde mondain. Lorsque cette séparation, comme moyen, est profanée, l’« isolement du sacré» devient une « transition vers le sacré ». La transition est un nouvel usage de la séparation de sacré/profane. Malheureusement, cette séparation est capturée par le dispositif capitaliste et déposée dans la sphère spéciale de la consommation. Enfin, la séparation est intervertie, et elle-même devient le but capitaliste. En conséquence, tous les objets sont cooptés de ce système de séparation, et se séparent eux-mêmes à la fin de la séparation. Alors, un objet perd son unité et se sépare en plusieurs fragments. On peut définir cette forme de séparation fragmentaire de l’objet comme « valeurs ». Les valeurs orbitent autour des nouvelles faces de l'objet de consommation qui est : la marchandise. Avec la profanisation capitaliste, la marchandise a la potentialité de devenir un fétiche capitaliste dans lequel la séparation est inhérente. La marchandise en tant que fétiche est le profanisé capitaliste.

 

Valeur d’exposition

La valeur est une forme séparatrice de la marchandise. « Et tout comme dans la marchandise, la séparation fait partie de la forme même de l’objet qui se scinde en valeur d’usage et en valeur d’échange pour se transformer en un fétiche insaisissable » (Agamben. paragr. 15). Les marchandises elles-mêmes ne sont ni utilisées ni échangées. Seules les valeurs sur les faces de la marchandise valident son existence. D’ailleurs, certaines valeurs elles-mêmes quittent la marchandise: la valeur d'échange est absorbée dans la monnaie; la valeur d'usage est devenue la consommation par interversion. C’est pourquoi il est de plus en plus difficile à valider la marchandise en tant qu’objet par les valeurs d'usage et d’échange. Au contraire, la marchandise révèle bien son caractère de profanisation par la valeur d'exposition. En général, ce qui est profanisé a une valeur d’exposition. « Ce qui ne peut plus être utilisé est livré comme tel à la consommation ou à l’exhibition spectaculaire » (Agamben. paragr. 15). Il veut dire l’impossibilité du profanable par la profanisation: une marchandise est capturée par le dispositif capitaliste; déposée dans le domaine de consommation; devenue un fétiche ayant la spectacularité. Agamben est entièrement d'accord avec l’idée de Benjamin selon laquelle la marchandise n'a de valeur en soi que si elle est exposée. La marchandise n’est pas simplement présentée à la vente. La marchandise, en tant que fétiche, suscite à l'infini le désir irréalisable de possession. Le profanisé entouré des valeurs d’exposition montre clairement l'impossibilité de profanation de l’« objet-usage ».

 

TEMPLE ET MUSÉE

 

Musée moderne

Si le Shopping Mall est le palais du capitalisme, le musée est le temple du modernisme. Lorsque le musée est apparu dans l’histoire, c'était sous la forme de galerie d'art. Le musée est né au début de l’époque moderne avec le concept des beaux-arts qui le distinguait de l'artisanat. Ce concept a été inventé par Charles Batteux au milieu du 18ème siècle pour faire référence à l'art en général: poésie, peinture, sculpture, architecture, danse, musique et art oratoire. Plus tard, à partir du 19ème siècle, il en vint à désigner principalement les arts visuels. Dans le concept des beaux-arts, on voit que la beauté a été érigée en principe indépendant dans le monde moderne. De même que l'architecture a assuré son identité moderne par la garantie de l'espace, les beaux-arts ont également assuré leur identité par la beauté. Toutefois, les beaux-arts influencent plus profondément la formation de Modernité que l’architecture, car la beauté est liée aux aspirations au beau du protagoniste moderne, la classe bourgeoise. À une époque où l'expérience religieuse devenait presque impossible, la bourgeoisie cherchait à recevoir des récompenses morales par l'expérience esthétique pour l'esprit dévasté par des désirs matériels. Le musée n'est pas seulement un espace d'exposition. Il abrite l'essence du modernisme. Parce que le Musée se substitue au Temple qui représente le mythe religieux. Le Musée est une institution moderne en tant que moyen à des fins d'expérience esthétique.

 

Musée moderniste

Le musée d’aujourd’hui n’est pas seulement un lieu d’exhibition pour des objets, mais est aussi le lieu qui montre l'impossibilité de l’usage de l’objet. La valeur de l’exposition de l’objet du musée est plus évidente que les marchandises exposées dans les Shopping Malls, vu que, contrairement à la marchandise qui a des valeurs d'usage, d'échange et d’exposition, l’objet exposé dans le musée n'a qu’une valeur d'exposition. Il montre l'impossibilité d'usage qui « trouve son lieu d’élection dans le Musée » (Agamben. paragr. 18). À vrai dire, le musée est une institution vouée à l'exposition des objets profanisés. Dans le Musée, on n’est pas autorisé à utiliser les objets exposés. Les visiteurs se déplacent autour de ces objets, mais ils ne peuvent pas rester là à la manière de « habiter ». Dans un endroit où on ne peut utiliser et où on ne peut habiter un moment, les gens ne peuvent rien vivre. Même si les visiteurs peuvent participer à toutes ces activités artistiques pour des exhibitions, une véritable expérience est impossible. En effet, leur participation n'est qu'un matériel d’intervention pour l'exposition. Les participants le savent trop bien, ils ne peuvent donc pas vivre entièrement cette activité. À cet égard, le Musée montre l'impossibilité d'utiliser, d’habiter et de vivre (Agamben. paragr. 17). En raison de cette impossibilité, les objets et activités exposés peuvent être caractérisés comme profanisés. Le Musée est une véritable institution qui garantit l’impossibilité d'usage.

 

Temple et Musée

Le Musée est le temple profanisé. Les pèlerins qui vont de temple en temple participent à des rites culturels au temple. Ils se rapprochent du sacré dans un endroit séparé à un moment spécial. Lorsque le temps exaltant se termine et qu'ils quittent ce lieu différencié, ils partent en voyage comme des étrangers. C’est le pèlerinage pour aller dans un autre temple. La raison pour laquelle ils sont étrangers est que leur patrie est au ciel (Agamben. paragr. 18) et aussi dans l’au-delà. Les temples sont leurs ambassades dans le monde. Dans le temple, il y a un saint des saints isolé, le lieu très sacré, auquel les pèlerins n'ont pas accès. Le lieu sacré est une aire opaque du monde humain. C’est le lieu isolé où l'histoire humaine ne peut pas être gravée. Le lieu sacré, fanum, est l'endroit où habite le sacré, sacrum.

Les gens modernes allant de musée en musée participent également aux rites culturels. À la différence du rite religieux, leur participation est possible à tout moment, n'importe où. D'un musée à l'autre, ils font du tourisme. La raison pour laquelle leur tournée devient du tourisme c’est à cause de la muséification du monde, qui « est aujourd’hui achevée. L’une après l’autre, progressivement, les puissances spirituelles qui définissaient l’existence des hommes se sont retirées docilement dans le Musée » (Agamben.  paragr. 18).  Le monde muséifié est une destination touristique. Les bâtiments, les parcs, les centres-villes, ainsi que les communautés, les groupes, etc. deviennent des sites ou institutions touristiques pour des exhibitions sans expérience. Ce tourisme moderne est possible dans un espace-temps universel. Sans avoir conscience d'eux-mêmes, « les touristes célèbrent sur leur personne un acte sacrificiel : l’expérience angoissante de la destruction de tout usage possible. » (Agamben.  paragr. 19) parce qu'ils ne peuvent voir que la forme de la séparation, en particulier la forme profanisé ayant seule la valeur d'exposition, et visiter le lieu profanisé inhabitable, non-lieu.

 

Exposition

La forme de présentation muséographique laisse paraître la profanisation architecturale. À cette fin, on compare le Temple au Musée. Pour trouver la relation binaire entre le sacré et le profane, on compare la forme d’exposition muséographique et la planification architecturale du Temple. On suppose que les objets exposés dans le Musée étaient autrefois des reliques. Il y a un objet exposé dans le Musée. Cet objet est exhibé devant le public, mais séparé d'eux. Cette séparation est rendue possible par la vitrine. Dans cette boîte transparente, il y a l’ex-relique qui est devenue l’objet exposé par la profanisation qui enclenche le processus de capturer-disposer-intervertir. Par la profanisation, comme le Temple est devenu le Musée (Agamben. paragr. 19), l’objet sacré est devenu l’objet exposé. Ici, on peut facilement voir que le lieu sacré où l’objet sacré est enchâssé et le socle dans la vitrine se correspondent formellement. En effet, les deux sont pour les objets séparés. Logiquement, on postule que le socle dans la vitrine est un profanisé du lieu sacré. « Objet exposé - socle - Musée » est un homologue profanisé de « relique - lieu sacré - Temple ».

 

Objets exposés

L’objet exposé est un objet de spectacle. Il n'a aucune valeur d'usage ou d'échange. Auparavant, il était invisible et intouchable parce que cette ex-relique était isolée dans le domaine du sacré. Maintenant, il est exposé dans le Musée ou le monde muséifié. L’objet exposé est séparé du public, mais il n’est sûrement pas isolé. Ils sont entièrement et toujours exposés au regard du spectateur-touriste. Les objets exposés sont pleins de valeurs d'exposition. Cette ex-relique a perdu sa valeur sacrée. L’objet complètement exposé ne garde aucun mystère qui a une valence fantasmatique. Par la profanisation, un objet dans la sphère opaque est forcé de se déplacer à l’étendue transparente de la quotidienneté universelle. Ainsi, l’objet exposé dans la boîte en verre a perdu son visage mystérieux. Les visiteurs ne peuvent regarder que les faces exhibées (Han. 2016. p. 18). Par cet objet, on peut identifier la caractéristique de profanisation du monde moderne. C'est parce que dans le monde moderne où les dieux ou les sacrés ont été incorporés dans le destin humain, il n'y a donc aucune distinction entre l’espace de quotidienneté universelle et le lieu exalté du sacré. L’indifférenciation, c’est une caractéristique essentielle du monde profanisé. L’objet exposé de l’indifférence de sacré-profane s'oppose à la profanation comme l’usage général du sacré. C’est parce que, malgré qu’il soit exhibé pour les spectateurs-touristes, il n’est toujours pas en usage général. À vrai dire, l’objet exposé n'est généralisé que visuellement. Cette généralisation visuelle démontre une caractéristique de l’improfanable produit de la profanisation moderniste.

 

Ocularcentralisme

La raison pour laquelle l’objet exposé peut exister comme objet profanisé est dû à l’ocularcentralisme moderniste. Ce centralisme visuel c’est l’idée que la connaissance visuelle a le privilège épistémologique en tirant parti de la vision sur d'autres sens. C’est une objectivation des objets par le truchement de sa puissance de la visualisation omnisciente. Dans ce contexte ocularcentralisé, on ne souligne pas seulement la partialité épistémologique, mais on étudie aussi la partialité psychologique qui tient d’une relation de pouvoir entre le regardeur et le regardé. On voit ce favoritisme par l’exemple d’une prison, Le Panoptique de Jeremy Bentham, philosophe utilitariste du 18ème siècle. Cette prison est un bâtiment circulaire composé de huit niveaux: un sous-sol, six étages et l’étage des combles. Les cellules sont disposées le long du mur extérieur et il y a un espace vide au centre du bâtiment. Dans ce vide, il y a une tour de surveillance. Les gardes à l'intérieur de la tour de guet surveillent les détenus dans les cellules. Il est prévu que le centre du bâtiment où se trouve la tour soit sombre. Cela empêche donc les personnes surveillées de voir le surveillant. En raison de cette conception sophistiquée, les détenus ne savent même pas si les gardes sont dans la tour de guet. Cela a pour effet que le surveillé reste dans l’état psychologique où : il présume qu’il est toujours et entièrement exposé au regard du surveillant.

Comme le corps et l'esprit de la personne surveillée sont complètement et en permanence exposés, cette personne est traitée comme un objet d'exposition pour l'œil du surveillant. En outre, comme le surveillé sait bien qu'il est toujours exposé, il se révèle en étant attentif au regard du surveillant. Le surveillé exposé s’exprime en s’objectivant lui-même, c’est-à-dire, il cache son visage et n’exhibe que ses faces. En conséquence, le surveillant qui regarde un tel objet-face peut ressentir une satisfaction omnisciente d'avoir un contrôle total sur le corps et l'esprit du surveillé exposé. Le touriste du Musée est comme ce surveillant. L’objet exposé, fragment de dieu mort et incorporé dans le destin humain est comme le surveillé. L’homme moderne ressent cette satisfaction omnisciente en observant cet objet dont le caractère sacré a été évacué. C'est le grand plaisir visuel du moderniste qui a réussi à profaniser le sacré. Dans le Musée démuni de l’opacité sacrée, l’objet exposé sans valeur sacrée se révèle en toute transparence. L’objet exposé n’exhibe que ses faces en étant attentif au regard du touriste. Le Musée est un temple dédié à la célébration de la victoire de la profanisation moderniste basée sur l’ocularcentralisme.